BREITENFELD - Pierre FENICHEL Trio

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Extrait en écoute : Emily


BREITENFELD

Pierre FENICHEL Trio - featuring Cédrick BEC & Alain SOLER

  • The City Is Crying
  • There'll Be No Tomorrow #1
  • Eleven Four
  • Emily
  • Fast Life
  • Fujiyama
  • There'll Be No Tomorrow #2
  • Three's A Crowd
  • Summer Song
  • There'll Be No Tomorrow #3
  • The Duke


Pierre FENICHEL : Contrebasse, Arrangements
Cédrick BEC : Batterie
Alain SOLER : Guitare, Harmonium
Enregistré au Studio ECS par Pierre-Emmanuel GIROUX et Antony SOLER les 21 et 22 octobre 2015
Mixage, Master : Antony SOLER
ArtWork : Arnaud GOSSET


Dans « La Nuit américaine », François Truffaut fait dire à l’un de ses personnages, interprété par lui même, à Jean Pierre Léaud, son acteur fétiche : « Ne fais pas l’idiot, Alphonse, tu es un très bon acteur. Le travail marche bien. Je sais, il y a la vie privée, mais la vie privée, elle est boiteuse pour tout le monde. Les films sont plus harmonieux que la vie, Alphonse, il n’y a pas d’embouteillage dans les films, il n’y a pas de temps mort. Les films avancent comme des trains, tu comprends ? Comme des trains dans la nuit. Les gens comme toi, comme moi, tu le sais bien, on est faits pour être heureux dans le travail, dans notre travail de cinéma. Salut Alphonse, je compte sur toi. »
Cette idée forte de Truffaut n’est pas un plaidoyer pour un cinéma racontant des vies parfaites mais évoque au contraire le coté boiteux de nos bricolages existentiels. Boiteuse fut la vie de Paul Desmond, né Breitenfeld en 1924. Dans un entretien ( Jazz magazine, 1967 ), il confiait à Jean-Louis Ginibre : « Je voulais devenir écrivain. Je crois que c’est la seule chose que je puisse faire en dehors du métier de musicien. » Et avouait, non sans humour : « je ne pouvais écrire qu’à la plage et j’ai toujours mis du sable dans ma machine à écrire. » Il n’écrivit qu’une seule et unique nouvelle… « Writing is like Jazz. It can be learned, but it can’t be taught. ».
Ecrivain raté, donc, et musicien aux succès boiteux : quand, dans ce même entretien, Ginibre l’interroge sur « Take Five », sa réponse est pleine d’ironie et de pudeur : « C’est la meilleure affaire que j’ai jamais faite ! » Plus loin, il explique l’origine de cette composition : « L’idée m’est venue à Reno devant une machine à sous. Le rythme de la machine m’a suggéré le rythme du morceau. En fait, j’ai voulu surtout que cette machine restitue d’une manière ou d’une autre tout l’argent perdu à jouer avec. Aujourd’hui c’est fait. »
L’origine de mon projet est, elle-même, quelque peu boiteuse. L’instabilité, toutefois, est plus fertile que l’équilibre car elle induit le mouvement et permet l’imprévu, comme l’inédit. C’est ma passion pour la musique de Paul Desmond, le saxophoniste qui sonnait « comme un Martini Dry » – entre autres, les magnifiques albums enregistrés avec Jim Hall chez RCA Victor – qui m’a mené à celle de Dave Brubeck, longtemps évité du fait de sa notoriété. Je découvrais le « Dave Brubeck Quartet » avec Paul Desmond ( alto saxophone ), Eugene Wright ( bass ) et Joe Morello ( drums ). Boiteuse est la rencontre de Desmond et Brubeck. A Jean-Louis Ginibre, encore, Desmond livrait ses premières impressions : « Je faisais partie d’un orchestre militaire à San Francisco lorsque Dave, qui allait partir pour l’armée, voulut entrer dans la formation. Nous avons joué ensemble un quart d’heure. A l’époque il me fit une curieuse impression. Il venait de son ranch, il portait une jaquette doublée de fourrure rouge, une tignasse énorme tombait sur son visage d’Indien. Il jouait des accords bizarres avec sauvagerie. Ce jour là j’ai pensé qu’il était cinglé ! » Pourtant cette collaboration allait être la plus longue de la carrière de Desmond !
J’ai découvert dans ce quartet un travail passionnant, tendu entre la musique savante et le « mystère Desmond », une nostalgie spécifique, une lumière aurorale. C’est cette même lumière qui m’a touché en écoutant l’enregistrement d’André Jaume et Alain Soler intitulé « Hymnesse » (Label Durance / Dur.2009-01). J’entendais une proximité très forte avec la B.O. du film « Dead Man » de Jim Jarmush composée par Neil Young.
L’idée de réinterpréter les compositions de Brubeck et de Desmond dans cet esprit a été encouragée par Alain Soler que l’on pourra écouter à la guitare sur cet enregistrement.
Le choix de Cedrick Bec à la batterie s’est imposé naturellement dans cette aventure par son écoute et sa capacité à jouer des parties complexes avec une grande liberté. Les thèmes que j’ai choisis d’interpréter sont délibérément moins connus que les « tubes » du quartet. Ainsi je me sentais davantage libre de les modifier dans le sens du son du trio. J’invite tout de même l’auditeur à aller écouter les trois principaux enregistrements dans lesquels j’ai puisé les originaux. « Three's a Crowd » et « Eleven Four » figurent sur le disque « Countdown - Time in Outer Space », enregistré en 1962 pour Columbia (Columbia LP record CS 8575 – stereo – and CL 1775 – mono). Ces deux thèmes présentent des signatures rythmiques plutôt atypiques et avant-gardistes en ce début des années 1960. « Three's a Crowd » est une composition de Brubeck en 7/4. Nous y avons introduit des éléments d’ambiguïté rythmique que n’aurait probablement pas reniés Desmond. Quant à « Eleven Four », c’est une sorte de valse en 11/4, composée par Desmond, qui prolongeait obsessionnellement le sillage initié par « Take Five » (en 5/4), « Take Ten » (en 10/4), tout en conservant toujours la même forme AABA. « Jazz Impressions of Japan », enregistré en 1964, est une perle rare. Brubeck a consigné, dans ce merveilleux album empreint de « japonisme » sans pour autant s’y réduire, ses impressions de tournée en Asie. « The City Is Crying » et « Fujiyama » en sont quelques morceaux remarquables. La version originale de « Forty Days » se trouve sur « Time In », un disque Columbia sorti en 1966 et produit par le célèbre Téo Macero. L’arrangement que nous proposons est largement influencé par la B.O. de « Dead Man », l’harmonium donnant à ce titre cette couleur si particulière ainsi que son dépouillement mélodique. « Emily » n’est pas une composition de Brubeck ni de Desmond. Elle a été interprétée par de nombreux musiciens qui ont été d’une façon ou d’une autre influencés par Brubeck – je pense notamment à Bill Evans qui a proposé « How My Heart Sings ! » (Riverside Records, 1962), d’après « In Your Own Sweet Way » de Brubeck. La version de « Emily » à laquelle je me réfère a été enregistrée par Desmond sur l’album « Summertime » (Van Gelder Studio in Englewood Cliffs, 1968) et arrangée par Don Sebesky. Avec ses orchestrations typiques pour grands orchestres, Sebesky procure à Desmond une nouvelle occasion de démontrer son talent de mélodiste tout en retenue et profondeur. Celle que nous proposons ici repose autant sur la retenue que sur la tension provoquée par l’ambiguïté rythmique entre le 5/4 et son équivalence en 3. « Fast Life » enregistré en 1962 sur l’album « Countdown - Time in Outer Space » constitue le premier mouvement d’une suite « Maiden In The Tower » destinée à un ballet. « The Duke » devait s’intituler « The Duke meets Darius Milhaud ». Il devait constituer un double hommage à Duke Ellington et Darius Milhaud, son professeur au Mills College ( Oakland ). La première version enregistrée est celle du « Dave Brubeck Quartet » ( Live at Basin Street, New York City, circa 1954/1955 ). Mais la postérité retiendra celle de Miles Davis sur l’album « Miles Ahead » arrangée par Gil Evans en 1957. « There'll Be No Tomorrow » est une composition de Brubeck pour laquelle il a co-écrit les paroles avec Carmen Mc Rae. « There’ll be no tomorrow, no matter how we pretend. Tomorrow brings sorrow, and loneliness without end. » Ces paroles sombres peuvent étonner tant elles contrastent avec l’idée qu’on se fait de Brubeck. Longtemps, j’ai imaginé Charlie Haden interpréter ce morceau. Nous en avons utilisé la mélodie comme thème prétexte à plusieurs improvisations, comme autant de variations impromptues qui scandent l’ensemble de ce projet. Il opère le lien entre les arrangements écrits et les instants improvisés, il découvre la tension et le mystère qui unissent ces deux moments propres au jazz. Le mystère, encore…
C’est le moment de rendre la parole à Desmond tout en me joignant à son propos : « J’essaie d’être mystérieux, j’aimerais l’être en tout cas... »
Pierre Fenichel.

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